Romain Duris, Koltès, le virus et moi.

29 sept

J’ai un peu de mal à en parler encore, peu de recul et la fièvre montante d’un sale virus tenace, mais je voulais laisser ici mes premières impressions.
Romain Duris monte pour la première fois sur les planches, avec le monologue “
La nuit juste avant les forêts” de Bernard-Marie Koltès, mis en scène par Patrice Chéreau et Thierry Thieû Niang. Et pour une seconde (la “vraie” première était en fait la veille), je dois dire que ce garçon semble fait pour ça! Je me suis retrouvée embarquée vite fait bien fait dans le flot. Rien du charisme, qui transpire habituellement sur grand écran, n’est émoussé, au contraire. Le personnage ne prête pourtant pas à la séduction… un homme blessé dans une chambre d’hôpital (c’est du moins le décor), qui tente par tous les moyens (parfois enfantins) de retenir une personne abordée plus tôt sous la pluie.
Au premier regard, à la première écoute simpliste, se dessine un homme sans domicile “
[...]car je vis à l’hôtel depuis presque toujours, je dis : chez moi par habitude, mais c’est l’hôtel, sauf ce soir où ce n’est pas possible, et si je rentre dans une chambre d’hôtel, c’est une si ancienne habitude, qu’en trois minutes j’en fais vraiment un chez-moi, par de petits riens, qui font comme si j’y avais vécu toujours, qui en font ma chambre habituelle, où je vis, avec toutes mes habitudes, toutes glaces cachées et trois fois rien, à tel point que, s’il prenait à quelqu’un de me faire vivre tout à coup dans une chambre de maison, qu’on me donne un appartement arrangé comme on veut, comme les appartements où il y a des familles, j’en ferais, en y entrant, une chambre d’hôtel, rien que d’y vivre, moi, à cause de l’habitude [...]” . On pourrait sourire, on s’y risque, puis on est fragilisé par ce personnage qui nous emporte si loin /si près. Un étranger mais pas tout à fait, un homme qui pourrait vous aborder en bas de chez vous, en bas d’une rue de n’importe quel quartier, un homme qui se fuit en courant derrière les autres.

Koltès a écrit cette pièce en 1976, La Nuit juste avant les forêts : une seule phrase, sans point, sur soixante pages. Cette pièce déroute et ne trouve à l’époque ni éditeur ni producteur. C’est étrange, pour un auteur qui s’était d’abord tourné vers la musique (piano et orgue), d’écrire un texte sans rythme. La Nuit juste avant les forêts, c’est le Paris des putes et le Paris des ponts (“31 ponts, sans compter les canaux“), mais pas seulement. Le Paris de la solitude?

“Pour en revenir à mon personnage, [...] il y a un degré de misère (sociale, ou morale, ou tout ce que tu veux) où le langage ne sert plus à rien, où la faculté de s’expliquer par les mots (qui est un luxe donné aux riches par l’éducation, et voilà le fond de la question) n’existe plus. Or, (crois-moi sur parole!) il y a parfois un degré de connaissance, de tendresse, d’amour, de compréhension, de solidarité, etc… qui est atteint en une nuit, entre deux inconnus, supérieur à celui que parfois deux êtres en une vie peuvent atteindre; ce mystère-là mérite bien qu’on ne méprise aucun moyen d’expression dont on est témoin, mais que l’on passe au contraire son temps à tenter de les comprendre tous, pour ne pas risquer de passer à côté de choses essentielles.”
Bernard-Marie Koltès
(Lettre inédite à sa mère, Paris, septembre 1977)

 Koltès est mort il y a 20 ans, du Sida, et un certain refrain dans la pièce pourrait faire écho à ce futur écorché [...]et toi aussi tu tournes, les fringues toutes trempées, au risque d’attraper n’importe quelle maladie [...]. Il avait 41 ans, fichue pluie, non?
Koltès, un physique à la Jim Morrison (ou à la Romain Duris?) , une subtilité à la Genêt; un portrait de Rimbaud dans sa chambre…
 
La pièce dure 1h25, à moi ça me semble terrible 1h25 de monologue, et pourtant, je pense que ce qui a le plus gêné Romain (un peu de familiarité, je sais…), c’est le moment des applaudissements. En effet, le lieu (Théâtre Châteauvallon), un amphithéâtre où le premier rang (nous!) est au ras du sol, sur le même plan que le comédien, est assez intimidant (Terez Montcalm l’avait fait remarqué lors de son passage). Nous étions parfois à 2 mètres de  lui, et lors des applaudissements, encore plus près et dans la lumière. Au bout de 3 (4?) rappels, il est parti et j’ai enfin pu décontracter mon visage qui avait rarement montré autant de contentement face à un artiste, car je savais qu’il (nous) me voyait, alors je forçais le “ton” pour qu’il comprenne que oui, il faut remettre ça et revenir nous voir vite. Pour une première fois, c’est chapeau bas!

N.B. Je me demande si le nom de Mama, son personnage après lequel il court de pont en pont durant plusieurs nuits, je me demande si ce nom a un rapport avec la mère (il n’est pas tendre avec les mères dans la pièce) ou avec Maria Casarès qui a joué un joli rôle dans sa vie à la fois mentor et muse…ou pas.

Tags:, , , , , ,

Une Réponse à “Romain Duris, Koltès, le virus et moi.”

Rétroliens/Pings

  1. « 2010 in review  Promis, bientôt un « vrai  post ^^ « *** - 2 janvier 2011

    [...] Romain Duris, Koltès, le virus et moi. September 2010 3 [...]

Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Twitter picture

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Suivre

Get every new post delivered to your Inbox.

Joignez-vous à 54 followers